Quelques de ses œuvres

VERS 95…

Jours sombres… où les serments sur lesquels
Reposent l’espoir du peuple, gisent foulés aux pieds,
Une fois de plus « au nom de l’ordre », devise
Usée jusqu’à la corde… Grâce à elle de hauts fronts
Roulèrent dans la poussière, la justice fut violée.

Tant de fois !... Tant de larmes, de plaintes, de malheurs,
Roulant pêle-mêle comme les eaux d’un torrent
Auraient donc été vains, depuis trente-trois ans ?
Que l’histoire à la plume d’or note ce regret !...

Sombres jours qui passèrent comme un rêve, repassez
Revenez, revenez, charriant votre géhenne,
Passé noir, boudeur, nous te voulons revivre…
O que de vaines années, noyées dans la douleur
Dont nous n’avons tiré, ni profit, ni leçon.

L’histoire, on ne peut la bâtir sur le sable…
L’an 95 ?... un monument historique
Construit à l’ombre d’un trône, où perche
Un sombre hiboux qui fuit la lumière,
Craintif, rusé, inquiet, nuisible, mauvais…

Oh, on ne risque d’oublier ce temps
De querelles entre ceux qui tiraillent le butin,
Où l’intégrité recule devant l’abus,
Où tout se termine sur l’air et la chanson
« Vive la nation messieurs, chapeaux bas ».

Est-ce vivre. Le peut-on à ce point affamé de justice,
Quand des coups brutaux pleuvent sur le peuple,
Vivre ?... quand ceux qui sont là par sa volonté
Subissent mille outrages. Alors qu’on les dénigre,
Alors qu’on les menace… Vivre ?... Le peut-on ?

Droit ? Justice ?... Allons donc, c’est bon pour le conte.
Et nos pires adversaires sont parmi nous… O toi
Liberté glorieuse, ô toi, laquelle
De vous deux est notre ennemie mortelle ?dites ! Car
Nous vous avons déjà achevées comme tel !...

Nous vous avons remplacées, ô deuil par la volonté
D’un seul, par son caprice, par son orgueil.
Nous voilà revenus de, trente-trois ans en arrière,
Dommage d’en être là… Dommage vraiment,
De permettre que règnent l’arbitraire, la folie.

O dérision pour toute la nation
Que l’acte anéantissant tout droit, tout principe.
Ceux qui tiennent pour sacrées certaines notions,
Comme l’équité, l’amour de la patrie
Combien vont-ils le maudire et méprise.

Têtes qui vous courbez devant lui, tomberez,
Mains qui l’applaudissez, serez brisés un jour !

İSTANBUL SOUS LA BRUME

Nuit de blancheur épaisse, une fois de plus la brume
Envahit l’horizon. Sous son poids croissant
De minute en minute, le paysage s’estompe
Et meurt sous cette masse floconneuse, aveugle.
Et le passant frissonne, sentant son impuissance
A sonder de cette masse, l’épaisseur oppressante.

O ville, arène sanglante, ce voile opaque convient
A ravir à la face, ô sanglante arène…
Car, de ton propre front de lumière et de gloire
Bourreau, tu l’as ceint du bandeau du crime.
Vieille reine de l’Orient, si jalousée de tous,
Dont le sein lascif abrita sans frémir,
Et sans dégoût aucun de hideuses amours,
Etalée nonchalante à moitié assouplie,
O Byzance abjecte, ô charmeuse insensée,
O toi vierge encore après mille épousailles,
Restée si éclatante jusqu’à ce jour, et qu’on,
Ne peut contempler, qu’envoûté, qu’ébloui !
Saphirs jumeaux, tes yeux sont doux à l’âme,
De cette douceur des femmes, chues, mais si bas
Qu’elles sont insensibles à leurs propres râles.
Une main maudite, dût, jadis asperger,
D’une eau empoisonnée tes fondements mêmes,
Car on ne trouve rien en toi qui soit pur,
Mensonges, avidités, envies s’y agglutinent,
Dis combien de fronts hauts, peut-on montrer du doigt,
Parmi les milliers d’âmes se gîtant dans tes bras ?

O brume, jette ton suaire dessus ces crimes, toi ville,
Vieille catin glorieuse, dors d’un sommeil sans fin.

Pompe, gloire, parade, donjon assassin,
Palais à meurtrières, à cachots,
Mosquées, coupoles de plomb, mausolée du rappel,
Colonnes géantes esclaves qui auront pour devoir,
De conter le passé aux temps à venir,
Créneaux, dents pourries, rongées, mangées,
Voûtes, lieux sacrés minarets,
Qui portez en vous si précieuses vérités,

Médressés, tribunaux aux plafonds écrasants,
Bataillons de gueux résignés dont le gîte
Est l’ombre des cyprès noirs de la mort,
Stèles qui portez gravées : « Paix aux Trépassés »…
Pourtant ceux qui gisent là, dans le silence
Ont été cause sur terre de tant de vacarme !...
Vieille ruelles, où poussière et boue s’embrouillent,
Maisons branlantes, dont chaque lézarde a son mot à dire,
Repaires de vagabonds, aux toits sombres, taudis
Désertés, en symbole de deuil, cheminée,
Abris pour cigognes ou quelque autre ailé,
Comme boudant leur propre douleur et dont,
Depuis des années nulle fumée ne monte ;
Bouches cousues avalant les pires couleuvres
Sous la pression implacable de la faim ;
Et toi vile résignation pure simulacre d’ailleurs,
Qui à l’homme possédant tous les bien d’ici bas,
Apprend à se croiser les bras et à attendre,
Qu’il lui pleuve du ciel, faveurs continues.

Hurlements des meutes, clameurs de haine poussées
Contre les parvenus ingrats, jacasseurs,
Larmes vaines et rires de fiel rempli,
Dureté sur les faces que fait naître la faim,
Et l’honneur… qui n’est plus qu’histoire ancienne…
Bassesse rampante conduisant droit à la gloire,
Terreur armée, à qui est de chaque plaint,
Qu’exhale la veuve, qu’exhale l’orphelin,
Equité ?... Histoire à dormir debout qui ne vous laisse,
Que la liberté de reprendre le souffle,
Promesses non tenues, mensonges sans fin,
Justice malmenée aux portes des tribunaux,
Aveuglé par une crainte, absurde des oreilles
Qui vont jusqu’à violer des consciences le seuil,
Bouches qu’on bâillonne, parce qu’on a peur d’entendre,
Nation qui peine, qu’on hait, qu’on méprise,
Epée et plume, condamnées politiques jumeaux,
Vertu, délicatesse oubliée à jamais,
Serf au front courbé beau mais méprisable,
Glorieuse nation dont le riche et le pauvre
Ploient sous un fardeau unique : la terreur,
Mères angoissées, époux se haïssant l’un l’autre
Gosses abandonnées… O pour vous mon cœur saigne…

Assez… Brume, jette ton suaire, dessus ces crimes toi ville,
Vieille catin glorieuse, dors d’un sommeil sans fin !...

BROUILLARD

Voilà tes horizons de nouveau enveloppés d’une brume épaisse,
Telles les ténèbres blanches s’intensifiant sans cesse.
Les choses semblent s’estomper sous son poids,
Tous les paysages se réduisent à une intensité poussiéreuse ;
Une telle poussiéreuse et impressionnante intensité
Que, par peur, aucun regard n’oserait pénétrer !
Mais tu mérites cette couverture, profonde et obscure,
Ce voile te sied si bien, ô royaume de toutes les oppressions !
O royaume des cruautés… Arène illuminée,
O scène fastueuse qui enjolive le désastre en parade !
O toi, berceau et tombeau de la magnificence et du faste,
Eternelle et attrayante reine de cet Orient vaste :
Toi qui allaites, à tes seins débauchés,
Sans frémir de dégoût, ces amours ensanglantées !
O toi, cette masse vivante mais qui dort,
Dans l’étreinte bleue de Marmara comme mort ;
O vieille Byzance, ô gigantesque sorcière sénile,
O veuve immaculée, usée de mille maris mais restée vierge ;
Ta beauté garde toujours la magie de la fraîcheur,
Les regards te contemplant n’osent toujours pas te toucher.
Que tu es éblouissante avec tes yeux tout bleus,
A ceux qui te regardent de l’extérieur, de loin !
Aimable et douce, mais aussi, comme toutes ces femmes sales,
Tu es insensible aux larmes versées pour toi, et glaciale !
Comme si une main perfide, lors de ta création,
Glissa dans ton corps cette eau empoisonnée de malédiction !
Toujours cette saleté d’hypocrisie de jalousie égoïste et d’avidité,
Seulement et uniquement cela est promu et apprécié.
Dis, combien de fronts hauts et brillants peut-on montrer du doigt
Parmi les millions de cadavres que tu héberges en toi ?

Voile-toi donc, ô calamité… Couvre-toi, oui, ô ville ;
Couvre-toi et dors à jamais, ô putain du monde !...
O somptuosités, splendeurs, gloires et parades grandioses ;
O tours assassines, ô palais avec leurs cachots aux portes closes ;
O temple sublime, tombeau fortifié des souvenirs,
O orgueilleuses colonnes, ces géants enchaînés
Chargés de porter les passés vers les temps à venir ;
O caravanes des remparts aux dents arrachées qui ricanent,
O coupoles et dômes, lieux de vœux et de prières ;
O minarets qui portent la parole bénie de la droiture ;
O médressés aux toits effondrés, ô misérables tribunaux ;
O ces milliers de mendiants résignés et patients
Qui s’abritent à l’ombre noire des cyprès ;
Et les pierres tombales qui implorent une prière aux passants ;
O turbehs, ô ancêtres qui y reposent en paix
Calmes et tranquilles mais évoquant chacun un souvenir tumultueux ;
O vieilles rues où se disputent la boue et la poussière ;
O ruines dont chaque brèche raconte un évènement dans son sommeil ;
O ces lieux d’embuscades, des canailles et crapules aux aguets ;
O demeures paisibles, vieilles et déchues qui se dressent
Avec leurs toits noirs comme en signe de deuil ;
O foyers qui, avec des chagrins millénaires, se renfrognent,
O cheminées éteintes devenues nids de milans et de cigognes ;
Vous qui avez oublié de fumer depuis des années et des années !
O bouches desséchées qui engouffrent toutes les bassesses
Sous la pression empoisonné des estomacs affamés ;
O toi, hypocrite, qui t’inclines, qui t’abaisses
Et qui, affamé, inerte et stérile, mendies des Cieux
Tous les bienfaits et tous les chemins de libération,
Tandis que la nature t’a créé apte, disponible, capable et généreux !
O hurlements des chiens, ô le cris maudissant cette ingratitude
Chez l’homme qui se distingue et s’honore par son aptitude
A parler ; ô larmes inutiles, ô rires envenimés,
O paroles d’impuissance et de souffrance, ô regard rancunier,
O Honneur, ce souvenir perdu dans le gouffre des légendes ;
O chemin pour la plus haute promotion : baiser des pieds ;
O peur armée, c’est à cause de tes méfaits
Que les bouches orphelines et veuves se plaignent du Sort ;
O légende de la loi qui donnerait le droit de respirer
A l’homme en lui assurant sûreté et liberté ;
O promesses vides de sens, ô éternel et absolu mensonge ;
O justice, sans cesse exilée des salles des tribunaux ;
O oreilles, perdant toute sensibilité à force de soupçon maladif.
Qui espionnent jusqu’aux consciences mêmes ;
O bouches cadenassées par peur d’être entendues ;
O efforts nationaux si méprisés et si dédaignés ;
O plume et épée, ces deux condamnés politiques ;
O cette part de la vertu et de la pudeur, ce visage oublié ;
O notables et leurs courtisans qui ont pris
L’habitude de marcher pliés en deux sous le poids de leur peur ;
O tête courbée, front propre mais impur ;
O charmante femme, ô toi, jeune homme qui la poursuis en courant ;
O mère qui souffres du mal d’être séparée, ô couple désuni ;
O enfants oisifs, abandonnées et seuls… Surtout vous,
Surtout vous…

Voile-toi donc, ô calamité… Couvre-toi, oui ô ville ;
Couvre-toi et dors à jamais, ô putain du monde !...

31 Mars 1901

Traduit de l’ottoman par Ercan Eyüboğlu

A UNE SECONDE PRES

Fracas, fumée, et de ce piteux cortège,
(Qu’on eût dit nuptial, avec que ses badauds),
Déchiqueté par une main brutale, saccageuse,
Crânes, membres, os, furent crachés aux cieux.

O complot salutaire, ô fumée vengeresse,
Toi, qui t’a ourdi ? Toi, quelle est ta source ?
Et cette main fantôme qui sema la terreur,
A tant d’yeux à l’affût comment s’est-elle soustraite ?

Cette haine qui chez le peuple éperonne
Les forces de combat pour leur affranchissement
Que mon âme décèle dans ce grondement
Et qui font chavirer et orgueils et couronnes…

Honneur à toi tireur, dont le trait manqua
De si près sa cible… Car les foules somnolentes,
Dans la poussière des traditions mortes,
Les voilà qui tressaillent à ton rappel.

O temps eus-tu suspendu ta marche ne fut-ce
Qu’un instant, ou celui qui porte la couronne,
Ce qui semble massacre avec tous ces gisants,
Eut été épopée pour les siècles futurs.

Mais Destin, vieil adversaire des souffrants
Allié naturel des oppresseurs, reniant
La justice, prit cette affaire en main
En d’un souffle éteignit, la flamme de l’espoir.

Aveugle comme toujours, il ajoute chroniques
Une page dont le Cruel tire gloire déjà,
Le tyran est sauf… C’est juste qu’il se venge,
Mais que l’abjecte histoire sache ceci au moins :

Ce bourreau, qui des larmes du peuple se joue,
Il le doit cette jouissance… au fraction d’une seconde…

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